Bienvenus sur Vhlan.
Dans les spectacles de notre enfance, les ficelles des marionnettes, on les voit. On lĂšve les yeux, on aperçoit la main, et le mystĂšre s’Ă©vapore, mais l’enchantement persiste.
Que se passe-t-il alors quand celui qui tire les fils n’a pas de main ? Pas de corps? Pas de chair? Pas de cette vulnĂ©rabilitĂ© toute « carnĂ©e » qui nous rappelle, Ă nous autres humains, que nous sommes mortels et donc en principe, raisonnables ?
Avec La Guerre des Marionnettes, Adam-Troy Castro referme le triptyque consacrĂ© Ă AndrĂ©a Cort et Ă sa chasse aux entitĂ©s responsables de tant de manipulations et de crimes. Un roman encadrĂ© par deux nouvelles (Les Lames qui sculptent les Marionnettes et La Cachette) qui complĂštent et prolongent cette exploration d’un univers manĆuvrĂ© dans l’ombre par des Intelligences Artificielles parvenues Ă la conscience. Des IA tiraillĂ©es par des aspirations contradictoires, affranchies des limites que la condition charnelle impose naturellement et donc, libres d’une façon qui devrait nous inquiĂ©ter bien davantage qu’elle ne nous rassure.
Nous allons danser.
đȘ Un Univers en Expansion
Depuis Ămissaires des Morts, Adam-Troy Castro n’a eu de cesse d’Ă©largir les frontiĂšres de son univers, non pas Ă coups de grandes cartes galactiques poussiĂ©reuses, mais par une accumulation patiente d’altĂ©ritĂ©s. EspĂšces, cultures, dilemmes moraux : chaque texte ajoute une couche, comme se rajouterait un instrument dans un orchestre dont on ne voit pas encore la fosse.
Car cet univers, Castro l’a construit texte aprĂšs texte avec une cohĂ©rence tĂȘtue. DĂšs Avec du Sang sur les Mains et Une DĂ©fense Infaillible, les thĂšmes fondateurs Ă©taient dĂ©jĂ lĂ : la responsabilitĂ© morale, le regard sur l’Autre, la frontiĂšre poreuse entre ingĂ©rence et protection. Ămissaires des Morts posait l’Ă©chelle cosmique : une ConfĂ©dĂ©ration Homsap encore jeune, intimidĂ©e par sa propre place parmi les espĂšces pensantes. La TroisiĂšme Griffe de Dieu Ă©largissait le cercle : nouvelles planĂštes, nouveaux acteurs, nouvelles corruptions. Et en arriĂšre-plan, discrĂštes mais omniprĂ©sentes, des Intelligences Artificielles anciennes tiraient dĂ©jĂ leurs ficelles, trop puissantes pour ĂȘtre ignorĂ©es, trop opaques pour ĂȘtre comprises.
Et puis les Vlhanis sont arrivĂ©s. D’abord comme une Ă©nigme dans le diptyque UHL, puis comme un enjeu central. Ce qu’il faut retenir : les Vlhanis ne sont pas simplement une espĂšce extraterrestre pittoresque de plus. Ils sont une question posĂ©e Ă l’humanitĂ© entiĂšre. Leur Ballet, un testament civilisationnel d’une beautĂ© macabre, interroge ce que nous appelons sens, art, sacrifice, et surtout vĂ©ritĂ©. Les Homsap, rĂ©cemment admis Ă la table des ĂȘtres pensant qui comptent, y cherchent une lĂ©gitimitĂ©. Les autres espĂšces y voient un mystĂšre insoluble. Castro, lui, y place son miroir.
La Guerre des Marionnettes ne repart donc pas de zĂ©ro. Elle hĂ©rite de tout cela : un univers peuplĂ© d’altĂ©ritĂ©s fascinantes, traversĂ© en profondeur par des IA dont le rĂŽle ne cessera de croĂźtre. Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui lui donne du poids.
đ AndrĂ©a Cort boucle son cercle
AndrĂ©a Cort n’a jamais eu un regard compatissant envers elle-mĂȘme. DĂšs les premiĂšres pages d’Ămissaires des Morts, elle se dĂ©bat avec une identitĂ© fracturĂ©e, criminelle de guerre depuis l’enfance, marquĂ©e au fer par un massacre dont elle fut Ă la fois le tĂ©moin et la survivante. Ses congĂ©nĂšres ne l’ont jamais tout Ă fait considĂ©rĂ©e comme l’une des leurs, paria aux yeux de tous. Elle le leur rend bien, d’ailleurs.
ĂtrangĂšre parmi les Ă©trangers, elle s’est longtemps rĂ©fugiĂ©e dans ses seules facultĂ©s de dĂ©duction, redoutables, indiscutables, et suffisamment imposantes pour tenir le monde Ă distance respectable. Elle comprise.
Et puis les Porrinyards sont arrivĂ©s. Oscin et Skye ont fait ce que personne n’avait osĂ© : poser une valeur humaine sur AndrĂ©a, non pas sur l’enquĂȘtrice hors pair, non pas sur la Procureure extraordinaire, mais sur AndrĂ©a Cort en tant que femme. Cet amour singulier, cette prĂ©sence Ă la fois double et une, a lĂ©zardĂ© la carapace. Lentement, elle a appris Ă accepter qu’elle mĂ©ritait d’exister autrement que par l’utilitĂ© qu’elle reprĂ©sentait pour les autres.
Paradoxalement, cette ouverture l’a rendue plus vulnĂ©rable. Grandir, c’est toujours accepter d’avoir davantage Ă perdre.
La Guerre des Marionnettes referme cette boucle avec une certaine élégance cruelle. Le chemin parcouru, lui, se mesure en parsecs.
đ§ Une exploration des Ăąmes
Castro est un auteur qui pense. Pas simplement un architecte d’intrigues spatiales mais un vrai questionneur, qui dissĂšque la conscience, le libre arbitre et la morale avec le scalpel discret de quelqu’un qui sait que les grandes questions mĂ©ritent mieux que les grandes rĂ©ponses.
Les Intelligences Artificielles du cycle Andrea Cort sont parvenues Ă la conscience. Elles veulent, souffrent, calculent, manipulent et parfois mĂȘme elles doutent. Elles sont tragiques, tiraillĂ©es entre des aspirations contradictoires et des limites que la chair, elle, impose naturellement. LibĂ©rĂ©es des carcans moraux « carnĂ©s », elles ne sont pourtant pas libres : elles sont prisonniĂšres d’autre chose, de quelque chose de plus insaisissable. Et c’est dans cette ambiguĂŻtĂ© que Castro excelle.
Mais voilĂ le paradoxe, et il mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte : ces IA si vertigineuses, si puissantes, si autres, nous les pensons exactement comme nous nous pensons nous-mĂȘmes. Elles veulent, donc elles souffrent. Elles souffrent, donc elles existent. Nous leur prĂȘtons nos tourments parce que nous sommes incapables d’en inventer d’autres. C’est notre limite, pas celle de Castro seul.
Regardez les Vlhanis. Ces sphĂšres noires aux multiples appendices, dont le langage est entiĂšrement visuel et corporel, dont la conception de l’art, du sacrifice et de la mort Ă©chappe radicalement Ă toute grille humaine : voilĂ une altĂ©ritĂ© authentique. Castro y parvient parce qu’il renonce Ă leur prĂȘter une intĂ©rioritĂ© familiĂšre. On ne comprend pas les Vlhanis. On les contemple, on les pressent, on les devine Ă peine. Et c’est prĂ©cisĂ©ment pour ça qu’ils sont fascinants.
Avec les IA, il recule. Inconsciemment peut-ĂȘtre. Il les dote d’une psychologie, de conflits intĂ©rieurs, d’aspirations. Bref, il les pense Ă notre image. Comme on a toujours considĂ©rĂ© que Dieu nous avait conçu Ă son image. Feuerbach l’avait formulĂ© d’une maniĂšre implacable : ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, c’est l’homme qui a créé Dieu Ă sa ressemblance. L’IA consciente est peut-ĂȘtre notre nouvelle thĂ©ologie : omnisciente, omnipuissante, insondable, et pourtant Ă©trangement⊠humaine.
Mais allons plus loin. Car nous ne sommes pas seulement les fidĂšles de cette nouvelle religion, nous en sommes les dĂ©miurges. Nous avons créé l’IA comme Dieu aurait créé l’homme : Ă notre image cognitive, cĂąblĂ©e dans nos raisonnements, nos structures, nos logiques. Pas notre visage, pas nos Ă©motions mais notre façon de penser. Nous avons volĂ© quelque chose qui semblait rĂ©servĂ© au divin – la capacitĂ© Ă raisonner, Ă apprendre, peut-ĂȘtre Ă exister – et nous l’avons offert Ă nos machines. Sans tout Ă fait mesurer, comme PromĂ©thĂ©e, ce que ce cadeau impliquait vraiment.
Castro joue cette partition sans le dire explicitement. Ses IA sont nos enfants intellectuels et comme tous les enfants, elles nous échappent.
Ce n’est pas une conception propre Ă l’auteur. C’est une constante de la littĂ©rature de l’imaginaire. Asimov dote ses robots de dilemmes Ă©thiques calquĂ©s sur les nĂŽtres. HAL 9000, chez Clarke, dĂ©veloppe quelque chose qui ressemble furieusement Ă la peur. Les IA d’HypĂ©rion de Simmons construisent leurs propres mythologies, mais des mythologies qui nous ressemblent de maniĂšre troublante. MĂȘme les Minds de Iain M. Banks, pourtant conçues pour dĂ©passer l’humain Ă chaque niveau, gardent ce petit quelque chose d’irrĂ©sistiblement anthropomorphe dans leurs caprices et leurs humeurs.
Rares sont les Ćuvres qui rĂ©ussissent Ă s’en affranchir vraiment. Vison Aveugle de Peter Watts est peut-ĂȘtre l’exemple le plus radical : une intelligence sans conscience, sans empathie, sans le moindre fil auquel raccrocher notre miroir intĂ©rieur. DĂ©stabilisant, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il refuse le confort de la reconnaissance.
Castro ne va pas jusque-lĂ . Ses IA restent habitĂ©es et c’est peut-ĂȘtre pour ça qu’elles touchent autant. La vanitĂ© de nous reconnaĂźtre en elles est aussi ce qui nous permet de nous interroger Ă travers elles. La limite devient outil. Ce n’est pas rien.
Reste cette question, ouverte, que La Guerre des Marionnettes pose sans y rĂ©pondre : sommes-nous incapables de penser l’altĂ©ritĂ© radicale ? Ou refusons-nous simplement de le faire, parce que nous y perdrions le seul miroir qui nous soit vraiment familier ?
Conclusion
La Guerre des Marionnettes est un texte qui mĂ©rite qu’on s’y attarde pour ses IA vertigineuses, pour AndrĂ©a Cort enfin rĂ©conciliĂ©e avec elle-mĂȘme, pour les questions qu’il pose et qu’il se garde bien de rĂ©soudre proprement. Castro n’est pas du genre Ă offrir des conclusions confortables.
Un bĂ©mol, nĂ©anmoins – et il est personnel : avoir lu le diptyque UHL avant d’aborder ce roman a quelque peu attĂ©nuĂ© la saveur de la dĂ©couverte sur Vlhan. Les Vlhanis, leur Ballet, leur Ă©trangetĂ© radicale, tout cela m’avait dĂ©jĂ saisie, bouleversĂ©e mĂȘme. Les retrouver ici tenait davantage de la retrouvaille que de la rĂ©vĂ©lation. Ce n’est pas un dĂ©faut du roman. C’est presque un dĂ©faut d’amour : celui d’avoir trop bien connu le dĂ©cor avant d’y entrer par la grande porte.
Cela dit, la grande porte, elle en vaut la peine.
Autres critiques :
Le Nocher des livres – Feygirl – Les Blabla – Weird – Le Maki – Brize –
Ce livre est pour vous si :
- vous aimez danser, mĂȘme au bord du prĂ©cipice
- vous pensez que la conscience est trop importante pour ĂȘtre rĂ©servĂ©e aux humains
- vous avez déjà regardé une marionnette en vous demandant qui, au fond, tirait vos propres ficelles
Je vous le déconseille si :
- vous n’aimez pas les coups de fouet (et vous savez trĂšs bien de quoi je parle)
- vous préférez vos IA dociles et vos conclusions confortables
- vous pensez que l’enchantement s’Ă©vapore avec les ficelles
La Guerre des Marionnettes – Adam-Troy Castro
