🎬 Une EspĂšce en Voie de Disparition – Lavy Tidhar

Quelques années aprÚs la Seconde Guerre mondiale


Le conflit qui a embrasĂ© le monde est dĂ©sormais achevĂ© : l’Allemagne nazie a triomphĂ© et l’Angleterre est devenue un protectorat du TroisiĂšme Reich.

Gunther Sloam, scĂ©nariste berlinois de productions de seconde zone, dĂ©barque Ă  Londres. Une ville brisĂ©e, malfamĂ©e, interlope et dangereuse. Mais Sloam n’en a cure : il est sur les traces d’un amour passĂ© dont il garde un souvenir brĂ»lant, celui d’Ulla Blau, une starlette d’avant-guerre oubliĂ©e, manifestement en danger si l’on en croit la missive qu’elle lui a fait parvenir.

Or, la capitale anglaise est bien pire que ce Ă  quoi il s’attendait, et la Gestapo locale n’a rien Ă  envier Ă  celle de Berlin. D’autant que, trĂšs vite, un premier cadavre est retrouvĂ©, le dĂ©but d’une longue sĂ©rie. Et qu’aux yeux de l’inspecteur Everly, Gunther Sloam a tout du suspect idĂ©al


đŸŽžïž Un thriller en hommage aux films noirs

Gunther Sloam, scĂ©nariste et, pour l’occasion, enquĂȘteur amateur, remue ciel et Londres afin de retrouver Ulla Blau, une femme qu’il a aimĂ©e passionnĂ©ment pendant la guerre.

À notre grande surprise, il rĂ©vĂšle des ressources insoupçonnĂ©es, parvenant Ă  combler son absence d’expĂ©rience et de compĂ©tence par une dĂ©termination et une ingĂ©niositĂ© remarquables.

Dans ma salle de cinĂ©ma mentale, le dĂ©roulement de ce livre se projette en noir et blanc, accompagnĂ© du ronronnement lĂ©ger et imperturbable d’un projecteur. Les acteurs ont la cigarette au bec, des mines renfermĂ©es et des sourires distants. Les lieux ne respirent ni la dĂ©contraction ni la libertĂ©, et affichent souvent une propretĂ© douteuse. MĂȘme les dĂ©cors participent Ă  cette immersion dans les films noirs de l’aprĂšs-guerre, avec des figures emblĂ©matiques comme Humphrey Bogart.

La rĂ©fĂ©rence au film de 1942 Die Große Liebe (Le Grand Amour) constitue d’ailleurs une clĂ© de lecture explicite et Ă©tonnamment fidĂšle de ce que Lavie Tidhar nous propose : un film noir Ă©clairĂ© par les projecteurs d’une grande histoire d’amour tragique.

Ce classique du cinĂ©ma allemand sous le TroisiĂšme Reich, avec ses mĂ©lodies envoĂ»tantes et son romantisme exacerbĂ© en pleine guerre, sert ici de miroir Ă  l’univers poisseux du roman.

D’autres rĂ©fĂ©rences renforcent ce sentiment nostalgique et nourrissent notre attachement Ă  Sloam et Ă  l’actrice. Des lieux symboliques comme l’avenue Unter den Linden Ă  Berlin – cette fameuse allĂ©e des Tilleuls que nous avons arpentĂ©e longuement avec mon groupe de joueurs de JDR lors de nos sessions – ou encore le 84 Charing Cross Road Ă  Londres, ce temple des livres anciens rendu cĂ©lĂšbre par la correspondance d’Helene Hanff, ancrent l’histoire dans un passĂ© presque idĂ©alisĂ©.

Il n’y a pourtant rien d’épistolaire dans la relation entre Sloam et Ulla : pas de lettres Ă©changĂ©es, pas de mots doux sur papier. Seulement une nostalgie prononcĂ©e, fondĂ©e sur cet amour passionnĂ© pour l’actrice du film citĂ© plus haut. Une obsession qui traverse le temps, les ruines de l’occupation et la disparition progressive de tout un monde. NĂ©anmoins, attendez-vous Ă  de multiples dĂ©boires pour cet Ă©tonnant Gunther, qui naviguera entre distribution de baffes, torgnoles Ă  tous les Ă©tages, trahisons, culs-de-sac et coups de pouce inattendus.

Initialement, nous sommes assez confus, tout comme le protagoniste principal, et quelque peu surpris de la mansuĂ©tude apparente d’un agent, Avery.

Cet imbroglio ne nous perd pourtant pas : il Ă©pouse les pistes suivies par Sloam et, ce faisant, dĂ©voile peu Ă  peu une image de Londres sous le IIIᔉ Reich assez cohĂ©rente Ă  mesure que l’enquĂȘte progresse.

HĂ©las, cette recherche pourrait bien brĂ»ler les ailes de son enquĂȘteur, et ses attentes risquent de laisser place Ă  une certaine dĂ©ception (terme Ă  envisager aussi dans son sens anglais).

L’ensemble est cousu de fil noir et ne rĂ©serve finalement que peu de surprises pour les aficionados du thriller. La scĂšne finale, en revanche, inattendue, permet de clore cette enquĂȘte sur une note satisfaisante, presque amusĂ©e de s’ĂȘtre laissĂ© manipuler par l’auteur.

Ce mĂ©lange de polar et d’uchronie n’est d’ailleurs pas sans rappeler un autre classique du genre : Fatherland de Robert Harris.

đŸ“œïž L’Histoire sous le rĂšgne de l’Allemagne nazie

Sloam débarque donc à Londres-Heathrow quelque temps aprÚs la fin du conflit.

L’Angleterre a capitulĂ© et le rĂ©gime nazi a pris ses quartiers dans l’ensemble des strates administratives britanniques. Le plus grand empire colonisateur se retrouve Ă  son tour colonisĂ©, et cela se ressent dans les interactions tendues avec la population locale : regards fuyants, silences lourds, une Gestapo britannique qui rĂŽde comme une ombre familiĂšre.

NĂ©anmoins, j’éprouve un regret sincĂšre concernant cet aspect assez diluĂ©. Mes attentes Ă©taient sans doute trop imprĂ©gnĂ©es du souvenir de Fatherland de Robert Harris, oĂč l’idĂ©ologie nazie imprĂ©gnait absolument tout : encouragement paternaliste, incitation brutale, propagande outranciĂšre, publicitĂ©s gouvernementales jusque dans les foyers, et mĂȘme un contrĂŽle Ă©touffant de la sphĂšre privĂ©e.

Chez Harris, on respirait le Reich Ă  chaque page. Ici, Lavie Tidhar choisit une voie diffĂ©rente : plus resserrĂ©e, plus noire. L’occupation est bien prĂ©sente, oppressante mĂȘme, mais elle demeure en arriĂšre-plan, presque anecdotique. On sent le protectorat sans jamais plonger dans les mĂ©canismes quotidiens de la domination.

Est-ce une faiblesse ?
Sur le moment, oui : cela m’a un peu frustrĂ©e.

Mais Ă  la rĂ©flexion, il s’agit d’un choix dĂ©libĂ©rĂ©. Tidhar ne cherche pas Ă  Ă©crire une grande fresque uchronique ; il Ă©crit un polar noir poisseux oĂč l’horreur du rĂ©gime sert de dĂ©cor Ă  une quĂȘte personnelle dĂ©sespĂ©rĂ©e.

Le vĂ©ritable sujet, c’est cette espĂšce en voie de disparition, et la maniĂšre dont l’occupation,presque installĂ©e avec mollesse, rend l’extinction encore plus insidieuse.

Ainsi, ce qui m’avait d’abord déçue s’est finalement rĂ©vĂ©lĂ© ĂȘtre une force discrĂšte : moins de grand spectacle nazi, mais davantage de malaise rampant. Ce choix, finalement, s’accorde parfaitement au ton du livre, mĂȘme s’il m’a fallu un peu de temps pour digĂ©rer et laisser mĂ»rir cette impression.

Car pousser Ă  la rĂ©flexion bien aprĂšs la lecture, laisser une trace durable dans l’esprit du lecteur, en dit long sur un roman.

Autres critiques :

Ce livre est pour vous si :
  • vous aimez les films/romans noirs
  • vous souhaitez lire des rĂ©cits court, ciselĂ©s au scalpel
  • vous adorez les ambiances subtiles
Je vous le déconseille si :
  • vous aimez les enquĂȘtes poussĂ©es
  • vous chercher un vrai enquĂȘteur
  • ous n’aimez que les Thriller tels que Da Vinci Code

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Une EspĂšce en voie de Disparition


Une réflexion sur “🎬 Une EspĂšce en Voie de Disparition – Lavy Tidhar

  1. Ayant lu et beaucoup aimĂ© ce court texte, je te remercie pour les rĂ©fĂ©rences que tu cites Ă  la fois pour le comprendre et pour prolonger cette lecture, notamment avec Fatherland de Harris que j’ai trĂšs envie de lire maintenant.

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