La MĂ©thode Belloc â tome 1
Laurent Genefort â Albin Michel Imaginaire (14 janvier 2026)
LâhumanitĂ© est sur le point dâintĂ©grer la MosaĂŻque, une immense confĂ©dĂ©ration extraterrestre trĂšs ancienne. Avant dâouvrir les portes, les aliens imposent une Ă©preuve de validation : un test de cohabitation de vingt ans, menĂ© dans une ville europĂ©enne placĂ©e en isolement. Son nom, Rungholt, nâest pas choisi au hasard. Il s’agit d’une rĂ©fĂ©rence Ă une citĂ© lĂ©gendaire engloutie, symbole parfait de fragilitĂ©, de disparition et dâenjeux qui peuvent sombrer trĂšs vite. Il est peu probable que les aliens soient conscients de ce parfum un brin dĂ©sabusĂ©; Ă l’image d’une population humaine mise sous cloche. Un signe facĂ©tieux et ironique, sans doute…
Dans cette bulle sous surveillance, humains et plusieurs espĂšces d’E.T. cohabitent sous lâĆil froid de juges extraterrestres. Chaque incident mortel doit ĂȘtre scrutĂ© avec une rigueur absolue, un Ćil clinique dĂ©nuĂ© d’Ă©motion. Le moindre faux pas pourrait suffire Ă disqualifier toute lâhumanitĂ©.
đž Au centre du dispositif, un trio improbable.
Câest Ă eux quâincombe la lourde tĂąche de maintenir ce fragile Ă©quilibre.
Ingrid Belloc, mĂ©decin-lĂ©giste brillante, abrasive, sarcastique, souvent Ă la limite de lâinsupportable. Une anti-hĂ©roĂŻne froide, quasi sociopathe dans son dĂ©tachement analytique, mais dâune efficacitĂ© redoutable lorsquâil sâagit dâautopsier des corps extraterrestres aux biologies inconnues. Elle fascine autant quâelle repousse. Elle me fait penser Ă deux personnages fĂ©minins qui m’ont marquĂ©e : Kay Scarpetta de Patricia Cornwell et le superintendant Stella Gibson (interprĂ©tĂ©e par la sublime Gillian Anderson) dans la mini sĂ©rie TV The Fall.
à ses cÎtés, Mendoza, flic plus classique, terre-à -terre, profondément humain. Il lui sert de contrepoint émotionnel et pragmatique, formant avec Belloc un duo improbable mais étonnamment complémentaire.
Au-dessus dâeux, un superviseur alien impassible, qui observe, juge, et ne pardonne rien. L’Ă©nigmatique D’jerr.
đŹ Une structure dĂ©routante
Le roman se construit comme une suite de cinq enquĂȘtes, cinq autopsies, cinq affaires distinctes. Chaque corps extraterrestre est un puzzle biologique radicalement diffĂ©rent, offrant Ă chaque fois l’exploration d’un nouveau monde : physiologique, physique, civilisationnel, avec ses façons de vivre⊠et de mourir.
Laurent Genefort dĂ©ploie une imagination biologique Ă la fois crĂ©dible et crĂ©ative, intĂ©grĂ©e dans une forme de police scientifique poussĂ©e Ă lâextrĂȘme, au cĆur dâune hard SF alien digne d’un Greg Egan.
La construction en enquĂȘtes successives donne une premiĂšre impression volontairement trompeuse.
Les premiers temps, le roman laisse perplexe : nous avons le sentiment dâun enchaĂźnement de cas presque autonomes, sans arc majeur immĂ©diatement perceptible. Il sâinstalle alors un sentiment de recul, de retrait, comme si nous nâĂ©tions quâun simple observateur, presque un membre alien de la MosaĂŻque chargĂ© dâĂ©valuer froidement lâhumanitĂ©, sans sây impliquer Ă©motionnellement.
Ce dispositif peut dĂ©sarçonner, voire frustrer, mais il nâa rien dâun dĂ©faut. Il force le lecteur Ă adopter le mĂȘme regard distant que les juges extraterrestres : une position dâĂ©valuation clinique, sans empathie immĂ©diate. LâexpĂ©rience devient cĂ©rĂ©brale, tendue, parfois austĂšre, et assume pleinement cette mise Ă distance. Le revers de la mĂ©daille, câest une passion de lecture, elle aussi, tenue Ă distance, trop polie, presque sous contrĂŽle.
â« Noir, c’est noir
Mais ce serait une erreur de croire que ces enquĂȘtes restent longtemps Ă distance.
Au fil de celles-ci, un autre glissement sâopĂšre, plus discret mais tout aussi dĂ©terminant : la violence monte. Les affaires gagnent en noirceur, en brutalitĂ©, parfois en glauque, comme si le dispositif lui-mĂȘme se mettait progressivement sous tension. Chaque nouveau corps semble un peu plus dĂ©rangeant que le prĂ©cĂ©dent, chaque autopsie un peu plus lourde Ă porter.
Ce durcissement joue un rĂŽle de contrepoint trĂšs efficace. Tandis que les situations deviennent plus sombres, les relations entre les personnages se resserrent. Belloc, en particulier, Ă©volue dans cet environnement de plus en plus hostile : sa carapace analytique, si efficace au dĂ©part, commence Ă montrer ses limites. Ă mesure que la violence sâintensifie, son dĂ©tachement devient moins confortable, presque insuffisant.
En parallĂšle, les enjeux sâalourdissent. Sans jamais basculer dans lâurgence spectaculaire, le roman distille un parfum sournois de danger Ă lâhorizon. Quelque chose guette, sâaccumule, se prĂ©pare… peut-ĂȘtre se charge, comme un orage qui nâĂ©clate pas encore, mais qui assombrit tout… Puis, le lecteur pressent peu Ă peu que ces enquĂȘtes ne sont pas seulement des cas isolĂ©s, mais les symptĂŽmes dâun Ă©quilibre fragile, prĂȘt Ă se rompre. Comme des cieux sous la tourmente des cumulonimbus (arcus capillatus).
Ce qui permet au lecteur de se focaliser sur un autre aspect essentiel.
Les thĂšmes abordĂ©s sont lourds et sans concession : lâaltĂ©ritĂ© poussĂ©e Ă lâextrĂȘme (biologique, culturelle, Ă©thique), la violence sous toutes ses formes – y compris celles qui naissent du malentendu ou de lâignorance – et la question centrale : jusquâoĂč lâhumanitĂ© est-elle prĂȘte Ă se plier, voire Ă tricher, pour ĂȘtre acceptĂ©e ?
đ± Il y a de l’espoir
Heureusement, cette froideur conceptuelle se fissure sous les Ăą-coups de lâĂ©volution des personnages, et câest lĂ que le roman devient assez savoureux.
Belloc, dâabord mĂ©canique et impermĂ©able Ă lâĂ©motion, laisse apparaĂźtre au fil des enquĂȘtes de minuscules failles : hĂ©sitations infimes, frustrations personnelles, lĂąchers de contrĂŽle arrachĂ©s Ă contrecĆur. Rien de spectaculaire, tout est cumulatif, et dâautant plus efficace.
Mendoza, de son cĂŽtĂ©, Ă©volue dâun flic un peu dĂ©passĂ© vers un partenaire capable dâanticiper, de pousser Belloc, et de dĂ©velopper Ă son Ă©gard un respect teintĂ© dâune exaspĂ©ration presque affectueuse.
Leur relation progresse par touches discrĂštes : piques qui sâadoucissent, silences qui parlent, habitudes qui sâinstallent. Un vĂ©ritable « time-lapse » relationnel sur cinq « saisons » condensĂ©es, sans jamais tomber dans le clichĂ© du duo chaleureux. Câest probablement lâun des plaisirs les plus inoxydables du roman.
Le Test de Rungholt est un texte mature, exigeant, souvent glauque et rĂ©solument cĂ©rĂ©bral. Pas dâaction dĂ©bridĂ©e ni dâĂ©motion facile : on admire lâintelligence du dispositif, lâimagination xeno, la rĂ©flexion profonde⊠tout en restant, parfois, Ă distance affective.
La construction empĂȘche un vĂ©ritable coup de cĆur viscĂ©ral, surtout pour les lecteurs en quĂȘte dâimmersion classique ou d’arc narratif linĂ©aire.
Mais pour qui accepte ce regard froid et ce rythme particulier, la malice de la structure et la lente transformation du duo Belloc-Mendoza finissent par compenser largement lâaustĂ©ritĂ© initiale.
Un roman qui observe lâhumanitĂ© Ă distance, la met Ă lâĂ©preuve sans mĂ©nagement⊠et laisse le lecteur refermer le livre avec la sensation dâavoir, lui aussi, Ă©tĂ© discrĂštement Ă©valuĂ©.
Un dernier mot : A quand la suite ?
Et vous, avez-vous lu Le Test de Rungholt ? Belloc vous a-t-elle autant dĂ©rangĂ©e quâintriguĂ©e ? Ou attendez-vous la suite pour voir si lâhumanitĂ© passe vraiment le test ? Dites-moi tout en commentaires !
Autres critiques :
L’Ă©paule archĂ©ologique d’Orion – Le Maki, cĂŽtĂ© logistique –
Ce livre est pour vous si :
- vous aimez la xĂ©no-bio digne d’un feu d’artifice pour le cerveau
- vous souhaitez lire des récits court, ciselés au scalpel
- vous adorez les duos que tout oppose
Je vous le déconseille si :
- vous aimez les enquĂȘtes poussĂ©es
- vous chercher un coeur lourd d’Ă©motion
- pour vous alien rime avec spectaculaire
Un petit coup de pouce pour votre lutin adoré :
Envie de soutenir le blog ? Vous pouvez le faire en passant par le lien en dessous (pas de frais supplĂ©mentaire!). Ceci mâaide Ă financer lâhĂ©bergement du site sans publicitĂ© et Ă organiser des concours avec des romans Ă offrir.

Ta chronique donne envie !
JâaimeJâaime
Laurent Genefort est le roi du Fixup et pour le moment aucun n’a Ă©galĂ© le fantastique Lum’en. Mais celui-ci reste un trĂšs bon divertissement, original par ses dissections aliens !
JâaimeJâaime