🧭 De l’Espace et du Temps – Alastair Reynolds

Il y a des lectures que l’on aborde comme un voyage long, patient, presque mĂ©ditatif. Celles que l’on savoure emmitouflĂ©e dans un plaid l’hiver, ou portĂ©e par une chaleur bienveillante aux beaux jours. Des lectures qui promettent des distances vertigineuses, des temporalitĂ©s dilatĂ©es, et une humanitĂ© observĂ©e Ă  l’échelle cosmique.

Alastair Reynolds est l’un des chouchous de votre lutin, avide de grands espaces spatiaux et de rĂ©cits inscrits dans le temps long. Avec Ă©lĂ©gance, l’auteur britannique parvient Ă  transmettre cette vision de grandes dimensions, de vastes voyages et d’histoires tout aussi imposantes.

Avec De l’Espace et du Temps, la promesse semblait difficile Ă  tenir dans le format contenu de la collection UHL… Voyons comment s’en sort-il.

🌋 Pavonis Mons, tout en perspective

Au dĂ©but, ils ont cru pouvoir y Ă©chapper. Jusqu’à ce que la Catastrophe — un virus militarisĂ© qui a fauchĂ© l’humanitĂ© en un temps record — frappe la colonie Ă  son tour. Ainsi, depuis qu’il a inhumĂ© Katrina Solovyova, John est seul. Il ne reste plus que lui. Lui et Pavonis Mons, qu’il contemple Ă  travers une baie blindĂ©e.

Et…

Ce mystĂ©rieux piano blanc, un Bösendorfer, une anomalie rĂ©confortante dans un monde devenu muet, et ce non moins mystĂ©rieux musicien excentrique aux lunettes ridicules qui lui parle parfois


Pavonis Mons tient une place centrale, mĂȘme s’il n’occupe qu’un espace pĂ©riphĂ©rique. NĂ©anmoins, il demeure un repĂšre, une forme de marqueur d’immuabilitĂ©. Une prĂ©sence qui impose et qui rassure, prĂ©sente aussi bien dans l’espace que dans le temps. Et le final ne peut se clore que sur lui, et sur la symbolique qui lui est associĂ©e.

Pavonis Mons n’est pas seulement un paysage : il est un tĂ©moin. IndiffĂ©rent aux extinctions, aux renaissances et aux Ă©lans humains, il incarne ce temps gĂ©ologique face auquel la musique et la recherche ne sont que des rĂ©ponses fragiles, mais nĂ©cessaires.

đŸŽč La Musique pour confondre le silence

Dans un monde désormais privé de voix humaines, la musique surgit comme une réponse instinctive au silence, une maniÚre de lui refuser la victoire.

John noue une relation Ă©troite avec ce mystĂ©rieux pianiste, une relation empreinte d’ambiguĂŻtĂ© pour le lecteur, qui se mue doucement en amitiĂ©. John est seul, et le musicien son unique compagnon possible, Ă  jamais. Une question nous taraude durant toute cette premiĂšre partie, nĂ©e de l’apparition spontanĂ©e du piano dans un local qui ne fonctionne plus. Le cerveau, ce fantastique et tout aussi fantasque organe, ne joue-t-il pas un tour ? N’est-ce pas une mise en scĂšne nĂ©e de la solitude, pour pallier cet affreux sentiment, pour Ă©viter de sombrer dans le dĂ©sespoir ?

Être le dernier de son espĂšce est assurĂ©ment un cauchemar psychologique. Aussi avons-nous la facultĂ© de contourner cet obstacle grĂące Ă  une douce folie, presque bienveillante. La musique jouĂ©e par le pianiste dĂ©montre cette empathie, cette tentative presque dĂ©sespĂ©rĂ©e de maintenir John du cĂŽtĂ© des vivants, de l’empĂȘcher de basculer dans un silence dĂ©finitif.

L’approche musicale constitue, dans ce rĂ©cit, un morceau de choix. Je souligne mon bonheur de constater l’Art autant mis en avant dans mes derniĂšres lectures, en particulier dans cette collection (Les 24 vues du mont Fuji, Le Diptyque des Marionnettes, 
).

Ainsi, Alastair Reynolds nous gratifie d’un pianiste facĂ©tieux et sensible Ă  l’état psychologique de John, tout en Ă©tant dotĂ© d’une personnalitĂ© affirmĂ©e. Les lunettes de la couverture ainsi que la nationalitĂ© sont des indices, en sus des rĂ©parties et de l’effronterie du personnage, digne d’un lutin en termes de malice.

Ce choix d’un cerveau qui pourrait virer Ă  la folie tient du gĂ©nie, ou d’une imagination fĂ©conde et thĂ©rapeutique. Il y a de quoi douter quant Ă  l’explication hallucinatoire. La musique se fait douce et chaleureuse dans les moments de doute, alors que le moral de John s’effondre peu Ă  peu. Puis, au fil de son introspection et des Ă©tudes qu’il mĂšne sur la signification mĂȘme de l’humanitĂ©, la musique se transforme : elle dĂ©tonne, se fait plus Ăąpre, presque dissonante.

John se raccroche Ă  ses explorations spirituelles comme Ă  une bouĂ©e de sauvetage. La prĂ©sence du pianiste et le rĂ©confort de sa musique deviennent moins cruciaux. Alors que la bĂ©quille musicale s’estompe, le musicien semble en concevoir de l’amertume, ce que retranscrivent les airs jouĂ©s.

La musique, qui fut d’abord un refuge, devient alors secondaire face Ă  l’appel plus vaste de la dĂ©couverte.

🧠 RĂ©slience et AviditĂ©

Que faire, lorsque vous ĂȘtes l’ultime reprĂ©sentant de votre espĂšce ? En finir une bonne fois pour toutes ? Ou entreprendre la plus magnifique des quĂȘtes, la plus vertigineuse, la plus sidĂ©rante des aventures ? John Renfrew est le dernier ĂȘtre humain. Le dĂ©positaire de l’esprit de dĂ©couverte et de la soif de savoir de l’humanitĂ© tout entiĂšre. Et il a un univers Ă  explorer


Le pianiste reprĂ©sente parfaitement cet Ă©quilibre entre la raison et la folie. Le lecteur pense connaĂźtre la rĂ©ponse quant Ă  la prĂ©sence du musicien dans le temps et l’espace de la nouvelle. En effet, nous sommes bien conscients des mĂ©canismes de protection que le cerveau est capable de mettre en place. Il est assez savoureux de constater que John est tout autant conscient de l’étonnante capacitĂ© cognitive de notre matiĂšre grise, et pourtant ne peut s’empĂȘcher de lier une amitiĂ© avec le mystĂ©rieux invitĂ©. Il s’établit une relation qui n’est pas sans rappeler celle que l’on commence Ă  observer entre certaines personnes et les IA, oĂč se dĂ©veloppe une forme d’affection.

Initialement, c’est dans cette relation, portĂ©e par la partition musicale d’Alastair Reynolds, que John parvient Ă  surmonter, cahin-caha, ces premiĂšres Ă©preuves, mĂȘme si les tonalitĂ©s comportent une saveur d’inĂ©luctable. La rĂ©silience reste spectaculaire, et constitue un trait humain maintes fois soulignĂ©.

Elle s’appuie d’abord sur cette relation, puis puise son Ă©nergie dans une aviditĂ© nouvelle, une recherche d’absolu : la quĂȘte existentialiste. Jusqu’à un retournement de situation menĂ© de main de maĂźtre par Alastair Reynolds et c’est d’ailleurs assez « Brillant ».

LĂ  oĂč la musique avait permis de survivre, la recherche devient un moteur. Elle n’apaise plus : elle projette. Et c’est prĂ©cisĂ©ment dans cet Ă©lan vers l’inconnu que la rĂ©silience de John prend toute sa mesure.

Certes, le paradigme Ă©volue pour nous surprendre et faire virevolter le rĂ©cit dans une dimension oĂč l’Espace et le Temps deviennent des matiĂšres Ă  part entiĂšre, abordĂ©es de maniĂšre absolue. À l’image de la recherche jusqu’au-boutiste de John, dĂ©sormais tournĂ©e vers une conquĂȘte qui dĂ©passe l’humain : celle du Temps et de l’Espace eux-mĂȘmes.

Et pour conclure, l’auteur rĂ©ussit son pari haut la main.

Ce livre est pour vous si :
  • vous aimez explorer Mars
  • vous souhaitez lire un rĂ©cit court et allĂ©chant
  • vous adorez les histoires dĂ©sespĂ©rĂ©es
Je vous le déconseille si :
  • Les vaisseaux spatiaux qui ne sautent pas, c’est pas fun
  • vous fuyez la solitude
  • Encore Mars!!! Et ça repars ?

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De L’espace et du temps d’Alastair Reynolds

Cette lecture concours dans les challenges :

PASSAGE DU TEMPS

La fin du Monde

10 réflexions sur “🧭 De l’Espace et du Temps – Alastair Reynolds

  1. Une collection que j’aime beaucoup et que je n’ai pas encore assez dĂ©couverte (je me souviens avoir adorĂ© Les 24 vues du Mont Fuji et la sĂ©rie Molly Southbourne), ici tout le cĂŽtĂ© musical a l’air original, ça m’intrigue. À l’occasion, j’y jetterai un Ɠil !

    Aimé par 1 personne

    • C’est une collection que j’aime Ă©galement beaucoup pour la variĂ©tĂ© ainsi que la richesse des titres.
      J’ai lu 2 des Molly, il me faut aller sur le dernier en date.
      Cette novella est pas mal du tout, et possĂšde un bon twist.

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